The Flash Player and a browser with Javascript support are needed..
Thomas Louapre est un homme invisible. Nous avons pu l’observer quand il venait nous voir en répétition et que nous nous demandions avec amusement « Où est-il ? ».
Ce jour-là, il ne restait que deux ou trois acteurs sur le plateau. Au milieu d’eux, Thomas évoluait sans que personne n’y prête attention. En avant scène il est accroupi, puis voilà qu’il disparaît. Il réapparaît alors au fond, debout derrière une colonne, puis quelques instants après on le retrouve allongé sur le sol clic- Il n’est déjà plus là. Quand il venait, je me souviens qu’il arrivait toujours poliment, il déposait son sac dans un coin d’où il sortait son appareil, il restait là à photographier pendant deux ou trois heures et repartait comme il était venu: sans rien dire. Il faut voir Thomas travailler pour comprendre tout l’art du photographe. Car pour se déplacer comme il le faisait, pour s’approcher des acteurs et actrices en pleine recherche et coller sur leur visage son énorme objectif sans qu’ils s’en aperçoivent, il fallait à coup sûr tout un art ! Une technique qui n’est pas dans l’appareil photo, qui n’est pas non plus dans l’oeil ou dans le doigt, comme quelque chose qui engage tout le corps. Je ne sais pas où il a appris cette science, une pratique qui relève de l’art martial, du samouraï ou du ninja, une concentration faite d’un instinct mystérieux, fluide, et dune grande intensité au moment de prendre la pose. Car c’est lui qui pose devant son sujet. D’abord il entre dans le mouvement, il s’y fixe une demi seconde -clac- et disparaît. Thomas est un agent secret.
Je me rappelle une anecdote. La scène était difficile, le silence était absolu dans la salle. Les acteurs jouaient. Thomas était debout au milieu deux, il s’en va et revient tout à coup avec une chaise – Carrément ! N’importe qui aurait perturbé un peu l’action et déconcentré le travail des comédiens, on aurait suspendu un instant la répétition avant de reprendre la pièce. Mais lui, il est entré sur le plateau avec sa chaise à la main, il l’a posée quelque part en un endroit précis, il est monté dessus, il s’est dressé à la verticale, très haut, les bras repliés sur son appareil photo et les épaules rentrées, puis il s’est courbé par-dessus l’actrice. Je ne sais pas combien de cliché il a pris mais, en un instant, il était descendu et reparti aussi calmement avec la chaise sous le bras, suivant une ligne intérieure, sans un bruit, sans que rien de tout cela ne vienne troubler l’ordre des choses. C’est tout un art d’être invisible quand on est photographe. Ce doit être un art d’être là, sans trop y être.
Pierre-Olivier Bannwarth, metteur en scène